Sebastian Bock: Ova struthionis

Rezensiert von: Philippe Cordez

Sebastian Bock présente une synthèse sur les objets en œuf d’autruche, comblant une importante lacune de l’histoire européenne des collections.[1] Il a réunit un impressionnant catalogue, qui court du Moyen Age au début du 20e siècle, occupe 40 % du livre et en fait toute la force: 183 sources écrites, 51 représentations imagées, et 290 notices détaillées d’objets, dont une bonne part en mains privées. 182 photographies en noir et blanc donnent à voir la majeure partie du matériel.

Le corps du livre est divisé en six chapitres, qui reposent le plus souvent sur l’exploitation systématique des données du catalogue. Le premier chapitre est une synthèse bienvenue sur le rôle de l’œuf d’autruche durant la préhistoire et l’antiquité, et d’après l’ethnographie africaine. Il faudrait y ajouter les travaux de François Poplin.[2] Le second analyse quantitativement la répartition chronologique et géographique des objets (le maximum est atteint en Allemagne aux XVe-XVIe siècles). Le troisième, sur la matière première, décrit l’importation des œufs en Europe – des souvenirs de pèlerinage à ceux des colonies –, puis celle de l’oiseau qui les pond – une contribution à l’histoire des ménageries, du haut Moyen Age à la fin du XVIIIe siècle.

Le quatrième chapitre situe les objets en œuf d’autruche dans l’histoire des collections: trésors d’églises, ensembles de vaisselle, cabinets de merveilles, collections d’objets naturels, historicisme. L’auteur y a intégré deux développements importants, sur la signification de l’œuf d’autruche (et de l’autruche) dans le monde médiéval euro-méditerranéen, et sur les avancées zoologiques. Le chapitre suivant décrit la production concrète des objets (technique, auteurs, coûts). Le sixième chapitre a pour sujet la typologie, la fonction, et quant il y a lieu le décor de ces objets, courant donc à nouveau des reliquaires aux objets de curiosité. Un résumé en anglais et un index complètent le tout.

Ce plan, qui se veut assez classique, est tendu entre l’ambition (atteinte) d’écrire une monographie fondamentale d’histoire de l’art et celle de présenter une analyse d’histoire culturelle innovante. Il canalise un peu tôt vers des chapitres descriptifs des réflexions qui auraient pu être poussées plus loin. Le griffon, à titre d’exemple, est la grande victime de cet éclatement. Dans un paragraphe consacré aux questions de vocabulaire (p. 7), l’auteur énumère les variantes de l’expression „œuf de griffon“, qui désigne aussi parfois l’œuf d’autruche. Mais il ne dit pas qu’elle est systématiquement employée dans le monde anglo-normand jusqu’à l’époque moderne, et quasiment inexistante ailleurs. Or ce n’est pas un hasard. On lit en effet au chapitre sur les ménageries (p. 43) que jusqu’au XVe siècle, seules celles d’Europe du sud détenaient des autruches: les anglais n’en virent sans doute que bien plus tard et attribuèrent d’abord son œuf au griffon. Décrit lui aussi dans les bestiaires depuis l’antiquité, il était pour les hommes du Moyen Age aussi réel que l’autruche. L’histoire symbolique de l’autruche (p. 56-80) n’éclaire donc aucunement les œufs d’autruches anglais, qui sont des œufs de griffon: il aurait fallu l’étudier lui aussi, et rechercher les conséquences de cette autre interprétation sur les objets.

A l’appui de son catalogue, Sebastian Bock pose des questions pertinentes, éclaire de nouveaux pans de l’histoire des collections, et remet en cause quelques idées reçues dans ce champ de recherches encore jeune. Au-delà de l’autruche, ses analyses intègrent d’autres types d’objets, notamment ceux en noix de coco et en coquille de nautile. Il ne fait pas qu’exploiter les travaux antérieurs [3], mais les réactualise pour ainsi dire, ce qui rend le livre d’autant plus précieux.

L’auteur montre que la suspension d’œufs d’autruche est attestée depuis le XIIIe siècle dans les mosquées et les églises du pourtour méditerranéen. L’œuf y avait un sens allégorique commun, élaboré d’après les descriptions naturalistes antiques: lié au regard, à l’étoile et à la lampe, il symbolisait un rapport privilégié de l’homme à Dieu (p. 72). Le lien fréquent avec des tombeaux, observé pour la Vénétie (p. 168), prend un nouveau relief avec une découverte archéologique ignorée de Bock: un œuf d’autruche du XVe siècle, portant des citations du Coran et des vers consacrés à la mémoire d’un jeune homme, trouvé à Quseir au bord de la mer rouge en Egypte.[4] Bock rejette comme infondées plusieurs autres interprétations régulièrement avancées. On ne pourra plus affirmer désormais que l’œuf d’autruche ait été employé comme reliquaire ou objet de vaisselle pour des raisons symboliques ou magiques: l’auteur préfère parler d’un émerveillement et d’un exotisme diffus (p. 79-80).

Beaucoup d’objets de l’époque moderne, considérés jusqu’ici comme des objets de curiosité, gardaient en fait potentiellement leur fonction première de vase à boire et appartenaient à des ensembles d’argenterie. Le processus de formation des cabinets de curiosité par séparation des objets exotiques naturels est sans doute plus progressif qu’on l’a pensé. Seuls quelques objets inhabituels et virtuoses, sans fonction pratique, furent spécifiquement créés au XVIIe siècle pour les cabinets de curiosité. Viennent ensuite des œufs sans monture, souvent gravés, qui se multiplient de la seconde moitié du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle et entrent dans les cabinets réservés aux objets naturels (p. 86-88). Les œufs africains gravés en Asie du Sud-Est à destination de l’Europe au XVIIIe siècle sont des témoignages particulièrement intéressants (p. 113-116 et 154).

L’auteur n’est pas à l’aise avec les sources médiévales, qui exigent pourtant une attention très fine. Il les cite trop souvent d’après des travaux anciens, sans vérifications. Deux exemples. La source A 47 prétend être tirée d’un inventaire de la cathédrale de Bayeux du XVe siècle: „Un œuf d’autruche qu’on exposait sur l’autel en certaines solennités (Pâques, et peut-être Noël)“. Ce texte improbable apparaît dans la discussion sur l’interprétation des œufs comme symboles de la résurrection (p. 158 note 859). Mais le texte cité en référence, p. 330 du Bulletin monumental de 1844, est bien plus mesuré. Bock emprunte cette interprétation forcée, sans l’avouer, à Louis Charbonneau-Lassay [5], dont il critique pourtant les affirmations non fondées. Or cet inventaire de 1476 est édité et indique très clairement que l’œuf était suspendu: „mis en parement environ le grand autel“.[6]

Si Bock n’avait pas confondu le De proprietatibus rerum de Barthélémy l’Anglais (vers 1230-1240) avec sa traduction française par Jean Corbechon (1372), il aurait vu que la suspension des œufs d’autruche dans les églises d’Occident est attestée plus d’un demi-siècle avant le Rationale divinorum officiorum de Guillaume Durand de Mende (1291-1295).[7] On pourrait multiplier les exemples de telles incertitudes. Elles ne sont jamais dramatiques car l’auteur en parait conscient, fait un usage adapté du conditionnel et reste fin dans ses analyses; mais il n’a pas épuisé son sujet. On passera sur les fautes de frappe, assez nombreuses notamment dans les citations en français (p. 63, n. 430, cinq coquilles sur quatre lignes!).

L’origine des œufs n° 195-196 mérite une dernière précision. Leur technique, que Bock n’identifie pas précisément, est le „scrimshaw“, gravure à l’aiguille que les Inuits appliquaient au bois de renne, à l’os ou à l’ivoire et qui leur fut empruntée au début du XIXe siècle par des chasseurs de baleines soucieux d’occuper leurs longues traversées. Or l’œuf n° 195 est orné d’une scène de chasse à la baleine, alliant ainsi deux exotismes opposés et le quotidien de la marine à voile (cf. aussi le n° 213, plus tardif). La jeune Amérique se fit bientôt un emblème de la technique indigène du scrimshaw. On la retrouve sur un œuf ignoré de Bock, gravé en 1852 pour le centième anniversaire de l’entrée de George Washington dans une loge franc-maçonne de Virginie [8], et sur l’œuf n°196, où figurent l’aigle fédéral des Etats-Unis et une danse d’esclaves noirs. Le scrimshaw a aujourd’hui atteint l’Afrique, où l’on grave des œufs d’autruche qui sont vendus par Internet.

L’histoire des œufs d’autruche, de l’objet sacré au commerce électronique, de l’Afrique à l’Arctique et de l’Asie et à l’Amérique, s’inscrit pleinement dans celle de l’expansion européenne. Au-delà de quelques faiblesses sur la période médiévale, Ova struthionis jette la lumière sur des objets spectaculaires et trop longtemps ignorés. Ce livre rend évident, s’il en était encore besoin, l’intérêt qu’il y a à écrire l’histoire des objets matériels sur la longue durée et à partir d’approches complémentaires. Il devrait réjouir les acteurs du marché de l’art et des musées, qui y trouveront des pièces de comparaison, aussi bien que les historiens et les anthropologues, pour les réflexions qu’il apporte déjà et ne manquera pas de susciter.

[1] Il avait déjà présenté certains résultats dans un article ravivant l’une des plus fameuses polémiques érudites de l’histoire de l’art: „The ‘Egg’ of the Pala Montefeltro by Piero della Francesca and its symbolic meaning“, 2002, http://www.ub.uni-heidelberg.de/archiv/3123 (03/12/05).
[2] „Sur le polissage des oeufs d’autruche en archéologie“, H. Buitenhuis, H.-P. Uerpmann (dir.), Archaeozoology of the Near East, 2, Proceedings of the Second International Symposium on the Archaeozoology of Soutwestern Asia and Adjacent Areas, Leyde, 1995, 126-139; „Oeufs d’autruche décorés grecs et étrusques. Technique et diffusion“, F. Blondé, A. Muller (dir.), L'artisanat en Grèce ancienne. Les productions, les diffusions, Villeneuve d’Ascq, 2000, 127-143.
[3] Rolf Fritz: Die Gefäße aus Kokosnuß in Mitteleuropa 1250-1800, Mayence, 1983; Mette, Hanns-Ulrich, Der Nautiluspokal. Wie Kunst und Natur miteinander spielen, Munich/Berlin, 1995.
[4] John Whitfield, „Fifteenth-century ostrich egg found. Archaeologists unearth memorial covered in Arabic text“, Nature, 2 déc. 2002,
http://www.nature.com/news/2002/021125/full/021125-11.html (03/12/05) ou
http://guide.labanimal.com/news/2002/021125/pf/021125-11_pf.html (03/12/05).
[5] La mystérieuse emblématique de Jésus-Christ. Le bestiaire du Christ, Paris/Bruges, 1940; plusieurs réimpr. à Milan depuis 1974, p. 671.
[6] Eucher Deslandes: „Le trésor de l’église Notre-Dame de Bayeux d’après les inventaires manuscrits de 1476, 1480, 1498, conservés à la bibliothèque du chapitre de Bayeux“, Bulletin archéologique, 1896, p. 339-450, ici p. 376.
[7] Oua autem struthionis in Ecclesiis suspenduntur ad ornatum, propter eorum magnitudinem & raritatem. Bartholomaeus Anglicus, De proprietatibus rerum, livre 19 chap. 110 (et non 60), Paris, BnF, ms. lat. 16098 et ms. lat. 16099 (tous les deux du XIIIe siècle). Je remercie Bernard Ribémont, coresponsable du projet d’édition critique, de l’avoir vérifié pour moi.
[8] Coll. Jerry Brent, en dépôt au Fredericksburg Area Museum (Virginie, USA); cf.
http://www.phoenixmasonry.org/masonicmuseum/GW_Folk_Art_Ostrich_Egg.htm, ill. (03/12/2005).

Empfohlene Zitation:
Philippe Cordez: [Rezension zu:] Bock, Sebastian: Ova struthionis. Die Strausseneiobjekte in den Schatz-, Silber- und Kunstkammern Europas, Freiburg im Breisgau 2005. In: ArtHist.net, 05.12.2005. Letzter Zugriff 20.07.2018. <https://arthist.net/reviews/107>.

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Bock, Sebastian: Ova struthionis. Die Strausseneiobjekte in den Schatz-, Silber- und Kunstkammern Europas, Freiburg im Breisgau: Selbstverlag 2005
ISBN-10: 3-00-014626-1, 358 S., EUR 149.00

Rezension veröffentlicht am: 05.12.2005

Redaktion: Livia Cárdenas

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