Renaissances du colosse. Statues hors norme, émulation et démesure à Rome et dans l’Italie moderne (XVe -XVIIIe siècles).
Organisateurs : Emmanuel Lamouche (MCF, Nantes Université, en délégation au Centre Chastel) ; Anne Lepoittevin (PU, Sorbonne Université)
En 1588, dans son ouvrage intitulé Delle cause della grandezza delle città, Giovanni Botero évoque Rome et Venise comme étant les deux villes d’Europe les plus fréquentées pour les plaisirs qu’elles offrent, Rome « emplissant les âmes de stupeur et de plaisir [...] par la grandeur de ses aqueducs, de ses thermes, de ses colosses [...] ». Au même titre que les architectures monumentales, les colosses façonnent l’image de la capitale pontificale comme survivance tangible de l’Empire et comme foyer réactivé de la grandeur.
Les statues colossales de la Rome impériale, déplacées, réinstallées et progressivement revalorisées dans l’espace urbain dès le XVe siècle, marquent d’emblée l’imaginaire des humanistes. Dans ses jeux d’écriture et d’érudition, Alberti ne pensait-il pas le corps social comme un peuple de mouches capable de transporter le Colosse de Rhodes jusqu’aux Colonnes d’Hercule ? De fait, les colosses font pleinement et de plus en plus partie du paysage romain au cours de l’époque moderne. Qu’il s’agisse de Madama Lucrezia, des Dioscures du Quirinal et du Campidoglio, des vestiges en bronze et en marbre des statues monumentales de Constantin, ou encore du Marforio, longtemps visible sur le Forum avant son installation sur le Capitole, tous s’inscrivent avec force dans la topographie urbaine. Fréquemment représentés par la gravure ou le dessin – l’exemple de Maarten van Heemskerk étant sans aucun doute le plus fameux –, mais aussi inventoriés, mesurés, cités, décrits et médités dans les textes, les colosses de la Rome antique, qu’ils aient subsisté, entiers ou à l’état de fragments, ou qu’ils aient disparu, constituent à l’époque moderne l’un des lieux privilégiés où se cristallisent persistance de l’Antiquité, fabrique de l’image urbaine et imaginaire de la grandeur, dans une puissante configuration visuelle largement relayée par la littérature savante et artistique.
Cette journée d’études propose d’aborder le colosse comme une catégorie historique, esthétique et perceptive, à rebours de la position dominante qui en fait une simple question de dimensions. Dès 1612, le Vocabolario della Crusca définit comme « colosses » « les statues
qui excèdent en grandeur », ailleurs qualifiées de statues de «smisurata grandezza». Dans cette droite ligne, le colosse a souvent été ramené, dans l’historiographie moderne, à une simple
variante quantitative de la sculpture, ou à une amplification spectaculaire du corps humain rendue possible par des avancées techniques : autrement dit, à de simples « grandes » statues.
Or le colosse engage bien davantage. Il soulève des problèmes spécifiques de fabrication, de coût, de transport, de stabilité et d’exposition ; il appelle des usages symboliques, politiques et
urbains singuliers, qui héroïsent en priorité le corps masculin ; il constitue une aune privilégiée du goût de l’antique, en ce qu’il déplace immédiatement la réception des œuvres sur le terrain de la réflexion humaniste, de l’émulation artistique et de l’élaboration d’une science antiquaire ; il engage aussi des régimes de perception marqués par la stupeur, la crainte, l’admiration et la fascination. Enfin, le colosse n’échappe pas à une lecture morale : sa démesure peut être exaltée comme grandeur ou, au contraire, réprouvée comme vanité ou hybris (de l’artiste, du commanditaire) ; de là, une éventuelle bascule du commentaire du côté de la dérision ou de la satire.
Par nature exceptionnels, les colosses forment une catégorie spécifique de la statuaire. C’est à cette catégorie bien particulière et volontairement circonscrite qu’est consacrée la journée. Il s’agira d’une part d’interroger le regard porté à l’époque moderne sur les colosses de l’Antiquité : leurs modes de description, d’identification, de déplacement et de restauration, mais aussi les opérations d’imagination et de reconstruction auxquelles donnent lieu des œuvres souvent fragmentaires. Il s’agira d’autre part d’examiner la volonté de créer de nouveaux colosses à partir de la Renaissance et durant toute l’époque moderne, à Rome, bien sûr – pensons au Saint-Pierre voulu par Sixte Quint sur la colonne Trajane – mais aussi dans le reste de la péninsule. Si le David de Michel-Ange était connu comme le « géant », bien d’autres monuments considérables, réalisés ou non, ont en effet jalonné l’histoire de la sculpture italienne, de l’Hercule de Bartolomeo Ammannati à Padoue jusqu’au spectaculaire San Carlone
d’Arona, dominant le lac Majeur : un colosse chrétien moderne, devant lequel Bartholdi vint réfléchir à sa Liberté éclairant le monde. Dans quelle mesure ces statues réactivent-elles le souvenir de la grandeur antique ? En quoi leurs dimensions ont-elles été un facteur de
stimulation et d’émulation pour les artistes et les mécènes, ou au contraire, un frein à leur exécution effective ? De quels discours, politiques et symboliques, a-t-on chargé à la fois les colosses antiques et les colosses modernes ? Rome occupe dans cette enquête une place structurante. L’enjeu n’est pas tant de reconduire une centralité romaine purement descriptive que de comprendre comment la cité pontificale fonctionne comme matrice, modèle, contrepoint ou foyer d’émulation pour le reste de la péninsule.
Le colosse invite ainsi à penser la circulation d’un imaginaire de la grandeur entre villes, cours et jardins, entre sanctuaires religieux et espaces civiques. Ces quelques questions, qui n’épuisent pas le sujet, pourront être abordées sur l’ensemble de la période moderne en Italie (XVe-XVIIIe siècles) ; selon les axes suivants, non
exclusifs :
- définir le colosse : seuils dimensionnels, choix lexicaux ;
- décrire le colosse : vocabulaire de l’excès, comparaisons avec les architectures et les œuvres monumentales de la Nature, souvenir des religions antiques ;
- représenter le colosse : dessins, gravures, peintures, médailles, etc.
- rêver, imaginer ou penser le colosse au fil des siècles : relectures des sources antiques, récits, descriptions, traités ;
- restaurer, recomposer, déplacer le colosse : remploi, fragmentation, collection, présentation dans l’espace urbain ;
- inscrire le colosse dans l’espace : ville, paysage, jardins, topographie, dispositifs de visibilité ;
- fabriquer le colosse : contraintes matérielles, prouesses techniques ;
- rivaliser avec l’antique : émulation pour les artistes modernes, réussites et échecs ;
- christianiser le colosse, ou l’intégrer à un contexte religieux ;
- la chronologie du phénomène, qu’il s’agisse de remploi, de déplacement, de « restaurations » d’antiques ou de la construction de colosses modernes ;
- les usages politiques, civiques, religieux, dynastiques des colosses ;
- le colosse au prisme du genre ;
- les formes de dérision, de désenchantement ou de critique suscitées par la démesure statuaire.
Modalités de soumission :
Les propositions de communication, accompagnées d’un titre, d’un CV et d’une brève notice bio-bibliographique, sont à envoyer avant le 15 juin 2026 aux adresses suivantes : emmanuel.lamoucheuniv-nantes.fr et anne.lepoittevinsorbonne-universite.fr.
Elles ne devront pas excéder 2000 signes et pourront être rédigées en français, en italien ou en anglais. Les réponses seront communiquées au plus tard le 10 juillet 2026.
Les frais d’hébergement des intervenants et intervenantes pourront être pris en charge, dans la mesure où ils ne sont pas couverts par leur institution de rattachement.
Reference:
CFP: Renaissances du Colosse (Paris, 3 Dec 26). In: ArtHist.net, May 15, 2026 (accessed May 15, 2026), <https://arthist.net/archive/52456>.